Site de JOEL FRANZ ROSELL, auteur et illustrateur cubain



LE SITE DE JOEL FRANZ ROSELL, AUTEUR ET ILLUSTRATEUR CUBAIN


Plus qu'un véritable blog, ceci est un site personnel autour du livre pour la jeunesse à Cuba, en France et ailleurs (là où j'habite, lá où je me trouve, là où sont mes livres et mes lecteurs). Tenu dans l'urgence par un Cubain qui n'a pas appris le français très tôt ni à l'école, il peut se trouver ici et là des maladresses de style voire plus si fatalité... Soyez indulgents et signalez-moi l'erreur: ils sera exterminé sur-le-champ.

Petit Chat Noir a peur du soir. Bayard, 2010

Petit Chat Noir a peur du soir. Bayard, 2010

série Petit Chat

série Petit Chat
Petit Chat et le ballon, Petit Chat et les vacances, Petit Chat et la neige. Hongfei, 2016

L’histoire récente du livre cubain pour la jeunesse, mon histoire


L’histoire du livre cubain pour la jeunesse, mon histoire
par  Joel Franz Rosell
(Conférence prononcée au festival Tempo Latino. Vic-Fezensac, le 27 juillet 2013 et pendant la Journée de la Culture Cubaine à Nantes, le 20 octobre 2013)
 



 
Lorsqu’il débarqua à Cuba en octobre 1492, Christophe Colomb prétendit que Cuba était une terre ferme et non une île[1], qu’elle faisait partie des Indes (c’est-à-dire de l’Asie) et que cette terre qu’il trouva la plus belle jamais contemplée par l’homme, n’était autre que Cipango, c’est-à-dire le Japon). Il avait intérêt à magnifier sa découverte, mais… pouvait-il agir autrement ?
Cuba a la capacité d’alimenter des rêves plus ou moins fous chez les gens les plus divers : pour certains, mon pays est le dernier rempart contre le Capitalisme ou, au contraire, la dernière prise du Satan Rouge ; pour d’autres c’est le dernier coin du jardin de l’Eden où sympathie, sensualité et musique règnent sans partage.
Parfaitement inconnue de la majorité de l’humanité jusqu’au milieu du XXe  siècle, c’est la révolution castriste qui place Cuba au centre d’un intérêt mondial qui ne lui reviendrait pas autrement. C’est fut le cas, surtout, en 1962, lors de la Crise des missiles,  ou dans les années 60-70, à l’époque des guérillas latino-américaines et autres mouvements d’auto-détermination, également après la chute du Mur de Berlin, lorsque Cuba s’entêta à rester pratiquement le seul Etat marxiste-léniniste.
Mais même sans la contribution du père Castro et de l’oncle Colomb, le pays génère spontanément le trouble car, par exemple : est-ce que le Cubain est un îlien ? Pas du tout : il ne mange que peu de poisson et il n’à point le pied marin. Est-ce que Cuba est un pays typique d’Amérique Latine ? On est parfois tenté d’en douter : dernière colonie espagnole à acquérir son indépendance et avant-dernier territoire à abolir l’esclavage, pendant les dernières décennies du XXe siècle, ses résultats en matière d’éducation, de santé publique, d’intégration de la femme et de taux de mortalité enfantine étaient meilleurs que ceux de certains pays développés. Par ailleurs, qu’est-ce que produit Cuba en grande quantité et qualité ? Des cigares, du rhum, de la musique… Que des produits destinés à brouiller les sens ! Même lorsqu’on fait autre chose; de la littérature par exemple, cela donne baroque, délire hyperbolique, absurde, réalisme magique…
Ce n’est que littérature, alors… 
De la littérature il y en a toujours eu à Cuba, ou presque. Je ne peux rien vous dire sur ce qui se passait avant Christophe Colomb car nos aborigènes n’ont pas eu le loisir de nous laisser grande chose comme héritage culturel. Mais déjà en 1608, un espagnol qui s’installa dans l’île jusqu’à sa mort un demi-siècle plus tard, a pondu un poème pas trop mal rimé, qui se voulait épique, dans lequel il raconte le combat de braves locaux contre un pirate qui avait eu l’outrecuidance de séquestrer l’évêque de Cuba.  Espejo de paciencia / Miroir de persévérance [2] présente des nombreux détails singuliers. Notons par exemple que les faits réels eurent lieu pas loin de la première ville prise par la révolution indépendantiste de 1868 et du lieu du débarquement, en 1956, des guérilleros de Fidel Castro. Puis, le hardi qui coupa la tête du méchant pirate était un noir, l’esclave Salvador Golomon, qui ainsi gagna la liberté et le privilège d’être le premier héros de la littérature cubaine et, pour finir, savez-vous comment s’appelait le pirate (un Français, j’en suis désolé) de notre poème ? Gilbert Giron… Cela ne vous dit rien ? Giron, c’est le nom de la plage où se déroulèrent les plus importants combats pendant l’invasion pro-yankee de la Baie de Cochons en 1961.
En fait ce long poème de 1608 n’était qu’un accident et il a même été durablement suspecté de n’être qu’un faux. Mais quel faux ! En 1838 un petit groupe d’intellectuels créoles[3] seraient non seulement capables d’écrire cet ouvrage -et les sept sonnets de style différent qui l’accompagnent- mais encore de concevoir une telle supercherie dans le but d’offrir une base ancienne et solide à la culture nationale en formation !
Dès la fin des années 1820, on écrit une poésie qui se veut cubaine. En tête on trouve José María Heredia (cousin de son presque homonyme français, né à Santiago de Cuba lui aussi). Dans les décennies de 1840 à 1890, la nouvelle, le roman, le théâtre, la philosophie même, atteignent une certaine maturité. De cette fin de siècle datent les  plus grandes classiques de la période coloniale : le romancier Cirilo Villaverde et les poètes et prosateurs José Martí et Julián del Casal. C’est aussi l’époque où, en marge de la deuxième guerre d’indépendance, plus courte mais plus sanglante, le base-ball devient le sport national et le danzón, la musique et la danse attitrées de la nation.
 
 
                              Image tirée de “Tipos y costumbres de la Isla de Cuba/ Types et mœurs de l’île de Cuba”                                                  compilation des textes de divers auteurs illustrée par Victor Patricio de Landaluze, dessinateur et peintre espagnol installé à Cuba de 1850 à sa mort en 1889.
Je ne vais pas vous raconter « l’histoire du cigare » (c’est de la sorte que l’on appelle à Cuba un récit long et détaillé). Même si elle est passionnante et riche, l’histoire de la littérature cubaine nous retiendrait ici jusqu’à l’aube. Je ferai donc un bond de Judas jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, là où commence mon histoire.
Ecrire l’histoire… avec des livres
Lorsque les guérilleros du Mouvement 26 juillet de Fidel Castro et les autres forces révolutionnaires (que l’on oublie trop souvent et trop injustement), chassent le dictateur Batista le 31 décembre 1958, je sortais à peine du berceau.  Quoique très précoce, je ne lisais pas encore, mais je regardais avec attention et me faisais raconter ce que disaient phylactères et légendes des comics américains. C’était –à cette époque sans maisons d’édition ni livres pour la jeunesse- la presque unique lecture non scolaire des petits cubains. Lorsque j’ai finalement appris à lire, les comics avaient été décrétés l’Opium du (petit) peuple et ils avaient disparu de la circulation. Même si vers le milieu des années 1960 s’est développé une BD nationale de qualité (autre domaine cruellement disparu des mémoires cubaines), c’est dans les manuels de lecture et les peu nombreuses publications littéraires du nouveau Ministère d’éducation que j’ai commencé ma longue et belle carrière de lecteur.
mon père avec ses élèves dans une des écoles qu'il a dirigé
 
Mes parents étaient enseignants (métier presque obligé de la petite classe moyenne métisse qui cherchait l’ascension sociale avant la Révolution) et la maison regorgeait de manuels scolaires de toutes les matières et de tous les niveaux d’enseignement, surtout depuis que mon père exerçait comme directeur d’école. Parfois, en manque de nouveauté, je m’attaquais à un volume de Sciences de la Nature ou au barbant manuel d’Education à la santé.
Avant 1959, je l’ai déjà dit, il n’y avait pas des maisons d’édition à Cuba. Des figures aujourd’hui connues dans le monde entier, tels que Alejo Carpentier, José Lezama Lima, Virgilio Piñera ou Nicolás Guillén devaient se démener pour dénicher les quelques pesos nécessaires à  payer, dans une petite imprimerie ou dans une maison d’édition qui n’avait de cela que le nom, les 300 exemplaires d’un livre magnifique, qui serait ignoré par les élites économiques et politiques ainsi que par la masse du peuple, illettrée si non analphabète. Parallèlement, les imprimeries ultramodernes installées à Cuba par des transnationales états-uniennes du divertissement et du lavage des cerveaux inondaient l’Amérique Latine avec des magazines et des brochures tirés en centaines de milliers d’exemplaires.

 

Trois mois après l’entrée, dans une indescriptible liesse populaire, des “barbudos” à La Havane, le pouvoir révolutionnaire commence à se doter d’une industrie culturelle lui permettant de diffuser son œuvre et d’éduquer le peuple dans l’idéologie, d’abord nationaliste et progressiste, nourrie des beaux idéaux du chantre de l’indépendance et l’anti-impérialisme, José Marti, mais bientôt marxiste-léniniste.
Fidel Castro et ses acolytes tenaient sincèrement au développement social et économique du pays et voulaient rendre les Cubains fiers et conscients de leur histoire et de leur identité. Dès mars 1959 sont créés l’Institut Cubain d’art et d’industrie cinématographie (ICAIC), l’Imprimerie Nationale et la Casa de las Américas, institution destinée à établir des ponts avec l’intelligentsia de gauche de l’Amérique Latine.
Avant même de nationaliser, en 1960, les imprimeries modernes dont je parlais plus tôt, le pays se voyait inondé par les milliers d’exemplaires de Don Quichotte, premier ouvrage de ces éditions d’Etat que dirigea un romancier déjà connu à l’étranger, et en France en particulier : Alejo Carpentier. Au même moment, le Ministère d’Education se dotait d’un Conseil National de la Culture, dont la Section de publications avait à sa tête le grand poète José Lezama Lima (si le premier réussit une belle carrière sur le cheval de la Révolution, le second finit piétiné par la même bête).
Je ne vais pas m’attarder sur des évènements que je ne connais que par des lectures ou par les témoignages de mes aînés. Enfant d’une famille aux origines modestes qui a vite compris que cette révolution était la sienne, j’ai néanmoins pu m’apercevoir du changement car –en matière de culture, comme pour le reste – il s’opérait sous mes yeux.
Entre 1960 et 1963, j’ai eu pour la première fois des livres à moi. Ils n’étaient, bien entendu, pas comparables à ceux qu’un enfant de mon âge pouvait connaître à la même époque en France. Il n’y avait pas d’albums et peu de couleur dans les livres illustrés… par des artistes, d’ailleurs, qui pouvaient être talentueux mais n’avaient jamais travaillé pour l’enfance. Et il s’agissait d’histoires ou de poèmes extraits de la tradition populaire hispanique ou des classiques universels (Perrault, les frères Grimm, les fabulistes, Andersen) ou encore écrits et illustrés par d’autres enfants car, sauf rare exception, il n’y avait pas d’auteurs pour la jeunesse à Cuba. Même pas d’autre antécédent prestigieux que La Edad de Oro / L’Age d’or, le seul ouvrage pour enfants de José Martí, l’âme de l’Indépendance et, selon Fidel Castro, l’inspirateur de la révolution en cours. Originalement une revue, éditée à New York pendant quatre mois de 1889, L’Age d’or avait été présenté comme livre dès 1921 et réédité depuis sans cesse. Il jouit jusqu’à nos jours d’un prestige inébranlable.
D’ailleurs, la première traduction intégrale en français est en train d’être éditée par l’Atelier du Tilde, une modeste et audacieuse association de Lyon...
 
Version française des deux premiers numéros de L’Age d’or de José Martí. Atelier du tilde. Lyon, 2012.
 
La politique et les enfants d’abord
En décembre 1959 apparaît le premier livre pour la jeunesse publié par le gouvernement révolutionnaire : Navidades para un niño cubano.
Premier produit de la littérature « révolutionnaire » cubaine pour la jeunesse.
Publié le 15 décembre 1959 par la Direction générale de la culture du Ministère de l’Education.
 
Ce Noël pour un enfant cubain est un bien curieux ouvrage, un mélange jamais répété de tradition chrétienne et valeurs révolutionnaires. En manque d’auteurs expérimentés, des enseignants, des journalistes ou des auteurs pour adultes débutèrent dans cette compilation ou dans la production que la suivit de près, car l’ambitieux projet de refondation nationale de la révolution castriste ne pouvait pas se passer des enfants et des jeunes... ni des adultes transformés en lecteurs potentiels par la Campagne d’Alphabétisation menée avec succès en 1961. A cette époque tout semblait possible, mais la simplicité du texte pour enfants a dû se trouver à la portée de ces primo-lecteurs dont l’âge n’était pas en rapport avec la capacité lectrice.

Sur cette image tirée d’un ouvrage récent (« Pourquoi la Révolution Cubaine ? »), une citation de Fidel Castro « Il est impossible de renverser un gouvernement qui transforme les casernes en écoles ». La très populaire campagne de rénovation de l’éducation (construction de milliers d’écoles rurales et transformation des grandes enceintes militaires du dictateur Batista en complexes scolaires) entreprise dès 1959 a pour but, à court terme, de rendre populaire la révolution et, à plus long terme, d’assurer l’éducation idéologique de la population, en commençant par les enfants. A côté de Fidel Castro, à l’époque Premier Ministre, l’homme en blanc est Osvaldo Dorticós, président de la république, au rôle purement représentatif. 
 
Je ne me risquerais pas à dire que ceci explique cela, mais dès cette époque se développe une tendance qui ne tarda pas à porter préjudice à la littérature cubaine pour la jeunesse et qui, avec peu de changement de fond, survécut jusqu’au début des années 1980 : le récit édifiant qui mettait en scène des héros donnant larmes, sueur ou sang pour le « progrès social ». Il pouvait être réaliste ou puiser dans l’imaginaire, avoir pour héros des humains, des animaux ou même des objets humanisés, s’adresser aux petits ou aux adolescents. Aussi pouvait-t-il se fonder sur des faits réels, se déroulant dans un cadre historique (les guerres d’indépendance, les luttes ouvrières pendant la République bourgeoise ou l’insurrection contre le dictateur Batista) ou se situer dans l’époque contemporaine où les occasions héroïques ne manquaient pas: les attaques de l’ennemie impérialiste, les sabotages des traîtres au Peuple ou encore les pièges tendus par les vices du passé contre « l’homme nouveau » cher à Ernesto Guevara et appelé à accomplir l’idéal communiste.
Sur la couverture de cette compilation de textes et dessins d’enfants racontant le débarquement, le 2 décembre 1956, de Fidel Castro et des autres 81 expéditionnaires du yacht Granma, on remarque le logo du premier congrès du Parti Communiste de Cuba. Ceci confirme le caractère propagandiste de l’ouvrage pourtant publié dans une collection jeunesse.
 
 « Homme nouveau » ou « enfant nouveau » car, ne l’oublions pas, encore aujourd’hui les enfants cubains commencent la journée scolaire par une sorte de messe révolutionnaire que clôt la célèbre profession de foi : « Nous serons comme le Che ! »
L’endoctrinement a commencé très tôt. Fidel Castro reconvertit sa « révolution aussi cubaine que les palmiers » en révolution socialiste tout court. Ce tour de vis fut accompli d’une main de maître le 17 avril 1961, la veille de l’invasion de Playa Girón (à Cuba on n’utilise jamais la dénomination si peu sexy de « Baie des Cochons »).
Aujourd’hui presque tous les spécialistes considèrent que le débarquement du contingent contre-révolutionnaire soutenu par la C.I.A. était plus ou moins attendu par le gouvernement cubain et qu’il s’en servit pour accélérer une radicalisation qui était déjà en marche. C’est dans cette conjoncture qu’il faut situer le geste fondateur de la définition castriste de l’art et de la littérature : la célèbre « Rencontre avec les intellectuels » de juin 1961, pendant laquelle Fidel Castro communiqua aux artistes et aux écrivains la place qu’il entendait leur donner : « Dans la Révolution tous les droits, en dehors rien, aucun droit ». Deux mois plus tard, pour encadrer et quelque peu rassurer les intellectuels, fut créé l’Union des écrivains et artistes de Cuba, l’Uneac.  
 
J’étais au courant… quand je n’étais pas dans le courant
Je n’avais même pas sept ans et les deux événements que je viens de citer m’ont échappés. Mais j’étais, comme tous les enfants de mon âge et plus, parfaitement au courant des grands moments que vivait mon pays (oh combien de dessins n’ai-je faits à l’occasion d’une attaque ennemie et de la réponse enflammée de Fidel !). La victoire de Playa Girón (rappelez-vous, jamais de Cochons sur une table révolutionnaire) était la chose la plus extraordinaire advenue au pays depuis la victoire de janvier 1959 : rien moins que la première défaite militaire de l’impérialisme yankee en Amérique Latine, comme nous le rappelait sans répit la toute-puissante propagande politique.
Mais, en plus, j’ai été à Playa Girón peu de temps après les combats…
 
Mon frère et moi au centre touristique Guama, dans les marécages proches de la Baie des Cochons. A nos côtés, le fils de l’un des enseignants porte une copie de l’uniforme des alphabétiseurs ; c’était chose courante à l’époque.
A droite, ma mère et l’une des élèves alphabétiseurs dans le centre de formation de Varadero.
Mes parents se comptaient parmi les dizaines d’enseignants expérimentés qui assuraient la formation des futurs alphabétiseurs dans le centre créé à cette intention sur la belle plage de Varadero (aujourd’hui premier territoire capitaliste de Cuba) et mon frère, ma sœur et moi sommes partis les rejoindre pendant les vacances de cet été 1961. Très vite, on nous emmena en  excursion au bord de la fameuse Baie des Cochons. Cela peut paraître incroyable mais,  trois mois plus tard, il y avait encore quelques carcasses d’engins à moitié ensevelis dans le sable. Un jeune homme s’est glissé à l’intérieur de l’une de ces épaves –il me semble que c’était celle d’un avion de combat– et il en sortit un fusil-mitrailleur à la main.
L’intention n’est pas la seule chose qui compte
Je disais que les récits dont l’intention formatrice était cousue de fil blanc ne manquaient pas. A ceux que rédigeaient les Cubains eux-mêmes, s’ajoutaient ceux importés de Chine ou de l’Union Soviétique, qui disposaient d’éditions en langues étrangères consacrées non seulement à faire connaître leur patrimoine littéraire (heureusement !) mais surtout à des fins de propagande. Voici un échantillon : Histoire du secret militaire, du garçonnet bien macho et de sa parole fermement tenue.
 Si l’exemplaire que je possède a été publié par l’Agence de Presse Novosti en 1978 (!),
 il s’agit vraisemblablement de la reproduction d’une édition parue avant la mort de l’auteur
pendant les combats de la Seconde Guerre mondiale, en 1941.
 
On dirait qu’il a été expressément conçu pour détourner à jamais de la lecture les âmes sensibles, mais je vous assure que j’en ai lu plusieurs du même acabit dans mes tendres années. En plus, ce torchon est signé Arkadi Gaidar et je vous donne ma parole qu’il ne s’agit pas d’un rustre plumitif à la solde, mais d’un écrivain qui a su léguer de belles pages à la littérature. D’ailleurs, ma toute première contribution au bulletin de l’atelier d’écriture de l’Universidad Central (il s’appelait « Plume et fusil », cela ne s’invente pas !) fut un éloge de  Timur et sa brigade, roman engagé, mais joliment fait, de ce même Gaidar.
Il ne faut donc pas considérer que tout ce qui était conçu pour louer la Révolution –cubaine ou mondiale– était de cette même farine. Il y avait des auteurs qui y croyaient et qui, en plus, avaient du talent littéraire et du respect pour l’enfance. A l’époque je prêtais peu d’attention aux noms des auteurs et souvent je ne me rappelle même pas le titre des livres que j’ai aimés, je peux cependant mentionner des écrivains qui ont très tôt parlé Révolution sans perdre leur latin : Renée Méndez Capote, Anisia Miranda, Félix Pita Rodríguez,  Flora Basulto (adaptée par la talentueuse Hilda Perera, très vite devenue dissidente et exilée) et surtout Dora Alonso, qui sera consacré par la suite Grande Etoile du livre cubain pour la jeunesse.

 
J’ai découvert le nom de Dora Alonso en 1966, lors de la publication de son roman d’aventure écologique Aventuras de Guille  par la Editora Juvenil, la première véritable maison d’édition pour la jeunesse jamais créée à Cuba. Mais j’avais eu les prémices de cet ouvrage dans la version diffusée en feuilleton et sous le pseudonyme D. Polymita, dans le supplément jeunesse du journal Révolution (disparu en 1965, après six ans d’invention et de polémiques, pour laisser place au très ennuyeux Granma).
De la BD au livre
Avant que je ne fasse la vraie connaissance des livres, les nouveaux « comics révolutionnaires »  ont été ma grande source de lectures : tout d’abord le supplément pour la jeunesse de Révolution, « Muñequitos » (1964-65) et le magazine Pionero (avant qu’il ne devienne lui aussi barbant avec la radicalisation de la révolution, qui intronisa la langue de bois comme langue officielle de l’Etat), mais également les quatre magazines produits par les Ediciones en Colores : « ¡Aventuras! », « Muñequitos », « Din Don » y « Fantásticos ». Même si en principe ces publications étaient respectivement consacrées à l’aventure, l’humour, la fantaisie douce et la science-fiction, et que dans un premier moment elles ont reproduit des séries étasuniennes telles que « Le Prince Va­illant», «Archie», «Charlie Brown» et «Popeye», les messages idéologiques y étaient toujours présents.
La bataille de Playa Giron sommairement racontée dans l’un des premiers numéros du journal Pionero (l’Union de Pionniers de Cuba embrigada les enfants cubains sous l’idéologie communiste dès sa création en avril 1961)
 

A la une du premier numéro de « Muñequitos », le jugement de Fidel Castro après sa fatale tentative
de prise de la forteresse Moncada (26 juillet 1953). Une sévère défaite militaire que le máximo leader
 a su transformer en héroïque point de départ de sa révolution.
 
De temps en temps on m’offrait un livre cubain, soviétique, chinois. Mais pour mes dix ans j’ai eu un cadeau alors rarissime : un livre soigneusement imprimé et relié en Espagne : Aux rivages du Yang-tsé , un bon et gros roman anglais racontant la Chine d’avant la Seconde Guerre mondiale.
Au milieu des années 1960 il était devenu presque impossible trouver des livres importés. J’ignore où mes parents ont déniché les trois livres espagnols qu’ils nous ont offerts cet été-là à mon frère, ma sœur et moi. Certainement dans quelque arrière-boutique d’une librairie privée languissante (elles seront nationalisées, comme toutes les petites entreprises encore en vie, en 1968, lors de la désastreuse « Ofensiva revolucionaria » contre ce qu’il restait de petite bourgeoisie à Cuba).
En fait, je ne retrouverai des livres étrangers que 18 mois plus tard, le jour de gloire où je mis les pieds, par la première fois, dans la bibliothèque départementale de Santa Clara. 
Et alors, là, j’ai eu la révélation qui changea ma vie!
Ça existait donc des livres amusants et beaux ? Pas quelques-uns (de Jules Verne, Mark Twain et autres Jack London) perdus dans le fatras de récits édifiants et de toute façon mal servis par une impression fumeuse sur un papier couler tabac, reliés sommairement, que produisait l’unique maison d’édition pour la jeunesse du pays (la Editora Juvenil dépérissait malgré son prometteur nouveau nom de Gente Nueva / Des gens nouveaux). Eh ben oui ! Il y avait des dizaines et dizaines de livres qui assuraient le plaisir du cerveau, des yeux et même des doigts !
La bibliothèque départementale était une caverne d’Ali-Baba remplie de volumes polychromes et plastifiés grâce auxquels je suis tombé amoureux d’une certaine littérature allemande et scandinave, d’Enid Blyton (celle du Club des cinq et bien d’autres séries d’aventure policière) et d’Hergé. Et à peine un an et demi plus tard, je mettais le point final à mon premier roman, écrit sous le parrainage des auteurs que je viens de nommer et inspiré par le film La Guerre des boutons d’Yves Robert.
Page de titre de mon premier roman  Acción en el arenal / Du rififi dans la carrière. Remarquez que je prétendais avoir une maison d’édition et que le « n°2 » fait allusion à la place que j’ai attribuée à ce petit roman dans la série Los Vengadores / Les Vengeurs, dont le logo est visible en bas de page à côté d’un charmant « Produit à Cuba ».
 
Ce premier roman est resté à l’état de manuscrit, bien évidemment. Tout comme les 53 autres qui ont suivi jusqu’à ce que, à 21 ans, je décide de me mettre sérieusement au travail et que j’envoie un premier roman à un prix littéraire, celui de l’Union des écrivains. C’était en 1977. J’étais en troisième année de fac, étudiant la Littérature Hispanique, et je venais d’être admis dans l’Association de jeunes écrivains et artistes. En fait, depuis trois ans je fréquentais des ateliers d’écriture et j’étais même arrivé finaliste dans les petits prix littéraires que l’on organisait dans la province.
Je travaille à l’atelier
Un mot, avant de poursuivre, sur les ateliers d’écriture : ceux qui se sont développés à Cuba, sous l’impulsion de la politique de massification culturelle de stricte obédience marxiste-léniniste décidée pendant le Congrès national d’éducation et culture (1971), constituent l’une des créations les plus singulières de la culture révolutionnaire, à l’idéologisation active, qui domina Cuba jusqu’aux premières années 1980. Ils n’étaient pas conçus comme ceux que l’on connaît aujourd’hui. Il n’y avait pas dans nos réunions une autorité esthétique précise, ni rien qui ressemblât de loin à l’apprentissage des techniques d’écriture. Chaque membre de l’atelier lisait son opus et les autres, à tour de rôle, faisaient des objections et des suggestions… Cela fonctionnait selon le principe de critique constructive, d’autocritique et de «Centralisme démocratique » chers aux militants  communistes. Evidemment, tout le monde ne jouait pas le jeu car un écrivain –même matérialiste et dialectique– possède son ego, mais en général ça pouvait marcher : on s’améliorait vraiment dans ces confrontations « fraternelles ».
Le Forum national sur la littérature pour l’enfance et la jeunesse se chargea, en 1972, de serrer les vis de ce que l’on définit, sans complexe, comme « instrument de la formation communiste des jeunes générations ». La littérature pour la jeunesse fut clairement instrumentalisée, mais simultanément le genre reçut une impulsion nette à travers prix littéraires, augmentation du nombre de titres et des tirages, introduction de nouveaux genres, recherche et promotion. A partir de là, écrire pour la jeunesse ne fut plus jamais ce truc un peu débile auquel s’adonnent quelques vieille filles.
C’est donc dans les ateliers d’écriture, que par la suite j’organiserais et contrôlerais en tant que « conseiller littéraire » municipal (la pureté idéologique plus que la qualité littéraire inquiétait mes chefs), et c’est dans un contexte d’intérêt accru que je me suis fait connaître avec une activité critique, d’un côté, et de l’autre des contes pour enfants d’ambiance contemporaine et style réaliste.
Le réalisme n’a jamais été mon fort et je ne m’en sortais que lorsque je le pimentais d’une enquête policière. Mais mon manque de vérisme se révéla fatal à mon roman de 1977, car l’histoire se déroulait dans l’une de ces colonies de vacances que contrôlaient la Jeunesse Communiste et l’organisation des Pionniers… où je n’avais jamais mis les pieds.
Aucun des ouvrages présentés au Prix de l’Uneac n’a trouvé grâce aux yeux du jury, qui n’a décerné ni prix ni accessit. J’ai écrit aux éminentes personnalités qui en faisaient partie et quelle n’a été ma joie lorsque l’une d’entre elles m’a prié de lui rendre visite la première fois que j’irai dans la capitale. C’était Dora Alonso ! L’un des auteurs pour la jeunesse que je respectais le plus et qui, en arrivant chez-elle, m’a dit, avec sa franchise proverbiale : « Ton livre était ce qui avait de mieux, mais il n’était pas à niveau, il n’est même pas publiable. Si je te parle si clairement c’est parce que JE SAIS que tu es un écrivain. Viens, je vais t’expliquer en quoi ton livre a failli ».
Couverture et page de titres du manuscrit (naïvement illustré de mes mains malhabiles)
que j’ai présenté au prix de l’Union des écrivains en 1977
 
 
Dora Alonso a commencé par m’indiquer les problèmes de vraisemblance et mes erreurs « pédagogiques », mais signala aussi de fautes narratives majeures. Après n’avoir réussi à me faire admettre en tant qu’observateur dans aucune colonie de vacances (je n’étais ni enseignant ni guide de pionniers et la bureaucratie se montra intraitable), j’ai mis de côté mon Aventura en el campamento vacacional/Aventure dans la colonie de vacances. Ce n’est que trois décennies plus tard, en publiant Exploradores en el lago  que j’ai réussi à le reprendre et, en hommage à la grande écrivaine alors décédée, j’ai donné son nom à l’un des personnages (sympathique directrice d’école de son état) et fais plusieurs clins d’œil au premier des livres de Dora Alonso que j’ai lu, ce Aventuras de Guille, déjà mentionné dont le propos écologique se retrouve aussi dans mon ouvrage.
Mais revenons à cette fin des années 1970…
Je m’étais lancé dans l’écriture d’un deuxième roman, que j’ai dû abandonner à mi-chemin, puis d’un troisième qui, après trois ans de travail et un accessit dans le même Prix de l’Union des écrivains que j’avais lorgné initialement, a fini par devenir mon premier livre publié.

 
El secreto del colmillo colgante / Le secret du croc-pendentif  (1983) a eu un formidable succès de public : 50 000 exemplaires épuisés en quelques mois ! Mais la critique l’a dédaigné et, comme il arrive à Cuba encore de nos jours et quelle que soit l’opinion de la critique, il n’y a jamais eu de deuxième édition… Enfin, il y en aura une, mais seulement cette année, 30 ans plus tard ! Et ce sera en Colombie, dans une nouvelle version sérieusement remaniée, bien entendu.  
Du réalisme ou pas
Dans la deuxième moitié des années 1970, avec mes camarades écrivains du centre de Cuba nous discutions beaucoup sur la question du réalisme –du vérisme même- et du destinataire, que les précepteurs idéologiques nous montraient du doigt : « C’est le voisin du trottoir d’en face, le camarade ouvrier, paysan, soldat». Il faut dire qu’à Cuba le réalisme socialiste ne s’est jamais développé et que cela chagrinait beaucoup les commissaires politiques en charge de la culture.
Lors de nos discussions  sur le réalisme et le destinataire de nos œuvres, il ne tarda pas à se dessiner une ligne de fracture : il y avait ceux qui prétendaient raconter la réalité à un public tout proche et ceux qui préféraient un message et un public universelles. Ai-je besoin de dire que j’appartenais à ces derniers ? Non, mais je dois probablement préciser que les seuls que l’on trouve encore au clavier, les seuls à avoir poursuivi une véritable carrière littéraire, y compris à l’étranger, étions alors partisans d’une littérature universelle comptant sur un lecteur que nous ne croiserions peut-être jamais sur le trottoir d’en face. 
Si je ne me considère pas très bon dans le réalisme, c’est parce que je crains ne pas connaître l’âme humaine assez profondément pour recréer des personnages et des conflits suffisamment « reconnaissables », leur préférant l’univers du conte, plus stylisé, plus symbolique. Mais, est-ce incapacité ou un reste de cette autocensure dans laquelle excellent les Cubains, écrivains ou non ? Cacher ce que l’on pense, ce que l’on est, n’est que pratique quotidienne sous tous les régimes autoritaires. Tu te méfies des collègues, voire des proches, qui peuvent te trahir par peur ou parce qu’ils jalousent les petits privilèges que tu possèdes. Et il y a aussi le mythe de l’exemplarité, l’exigence d’éradiquer toute erreur, toute faiblesse ; le poids mutilant du collectif sur l’individuel.
Mon adolescence et le début de ma vie adulte se déroula dans cette atmosphère asphyxiante. Comment alors se raconter ? Comment tout dire sur soi ou sur les autres?
Peut-être me faut-il préciser qu’à Cuba je me suis toujours senti à l’étroit. J’étouffais dans ma province et, une fois installé à la Havane, entre ses 2 millions et demie d’habitants, j’étouffais toujours. J’ai besoin de multitudes, de cosmopolitisme, d’une gare internationale à portée de main. Et lorsque je ne voyage pas avec le corps, je dois pouvoir partir par la lecture et l’écriture.
Entre 12 et 19 ans, dans ma première étape d’écrivain-de-dimanche-qui-écrivait-tous-les-jours, j’ai composé une trentaine de romans qui se déroulaient à l’étranger et même dans l’espace ! Mais la vingtaine de romans d’ambiance cubaine que j’ai aussi produite avait comme lieu principal une ville et une province que j’ai créées avec des morceaux choisis dans toute la géographie nationale ou empruntés à la version idéalisée de la réalité de ces pays du bloc de l’Est que les médias officiels nous servaient au quotidien.
Ce morceau de Cuba imaginaire baptisé Villa Nueva (Ville Nouvelle… que j’ai failli renommer Vie Nouvelle dans mon étape d’ardeur révolutionnaire) je l’ai couché sur des cartes, je l’ai dessiné quartier par quartier, avec ses écoles, ses pharmacies, ses espaces verts. J’en connaissais le nom de chaque rue et l’itinéraire des lignes de bus.
 
carte du quartier Jungla, l’un des principaux de la ville fictive de Villa Nueva
Et pourtant, je ne refuse pas la réalité. Mes romans et mes contes s’inscrivent aujourd’hui dans ce que j’appelle « fantaisie engagée » où le monde réel est tout simplement placé dans une perspective particulière. Qu’est-ce que le Pays-Royaume-Village de mon roman Les aventuriers du cerf-volant/Les aventuriers du cerf-volant sinon une métaphore de Cuba ?
Qu’est-ce que Don Agapito el apenado/Don Agapito, le collectionneur de soucis sinon une critique de cette société déshumanisée dans laquelle nous abandonnons sentiments et responsabilités afin de vivre en heureux et insouciants consommateurs ?

Qu’est-ce que La chanson du château de sable sinon le rapport idéal entre un enfant et son père… raconté par un homme qui n’a jamais pu partager de tendresse avec son propre père ? Cette dernière vérité je ne l’ai percée que très récemment, sur le point de faire cette conférence, quand, à trois heures du matin, je réfléchissais dans mon lit sur ce que j’allais vous dire ici. Jusqu’à lors je croyais que ce conte, écrit en 1988 à Cuba, parlait de la souffrance que me confia un jeune ami déçu par la distance que le séparait de son père à lui… Il m’a fallu 25 ans et l’invitation de Tempo Latino pour réaliser qu’une fois encore je ne parlais que de moi-même !
 
Jeunesse oui ou non… ou alors oui et non
Tout ceci pose la question de « pourquoi j’écris pour la jeunesse ? » et même la question de « Est-ce que j’écris vraiment pour la jeunesse ? ».
Il y a des questions qu’un auteur ne devrait peut-être jamais se poser ou, en tout cas, qu’il ne devrait jamais répondre… Parce que, qui sait si alors, après avoir cassé sa boîte de Pandore et, ses fantômes envolés,  il ne lui reste plus rien à dire ?
Le fait est que je crois écrire pour la jeunesse précisément dans le but de ne pas avoir à aborder les choses directement, ce genre donnant une place à l’imaginaire bien plus vaste que la fiction pour adultes. Il fut un temps où j’ai agi ainsi parce que je ne pouvais pas faire autrement. Mais si j’écris toujours pour la jeunesse c’est aussi parce c’est drôlement amusant ! Mes cachoteries il faut les imaginer, les construire, les enrichir, les colorier, les améliorer… et tout cela est justement le sel de la littérature !
J’ai déjà été trop long… Nous les Cubains nous sommes connus comme les plus bavards de Caribéens. Comme nous sommes aussi très fiers, nous croyons mériter le palmarès continental, mais… il y a les Mexicains, les Argentins… Si l’Amérique Latine produisait en pétrole ce que l’on produit en paroles, il y a longtemps que nous serions les maîtres du monde !
J’accélère donc…
Si tu ne te livres pas, tu ne seras pas libre
Mon premier succès littéraire je l’ai eu en 1979, lorsque j’ai gagné le Prix national des ateliers d’écriture avec mon premier conte non réaliste. Je racontais, sous forme de parabole poétique, la guerre que se livrèrent à l’époque l’Ethiopie de Mengistu Haile Mariam et la Somalie de Mohammed Siyaad Barre.
Le jury qui m’a décerné le prix m’a ce faisant rendu justice... Ce n’est pas que je puisse dire que mon histoire était incontestablement supérieure aux autres car un auteur ne peut être objectif au point de déterminer son degré exact de qualité, et ceci même connaissant ses concurrents, comme c’était le cas, ce prix étant organisé sur la base d’un débat collectif à la fin duquel seulement, le jury tranchait. En revanche, un auteur peut raisonnablement être confronté à lui-même et en sortir vainqueur. C’est justement ce qui m’est arrivé avec mon conte « La gran rosa blanca /La plus belle et blanche rose» car, pour la première fois de ma vie, je n’écrivais pas POUR les enfants uniquement, mais aussi POUR MOI.
Le caractère fratricide du conflit somalo-éthiopien m’a profondément touché, non seulement parce que j’étais à l’époque très sensible au devenir du Tiers Monde, mais parce que les Cubains ont été appelés à participer, les armes à la main, aux nombreux conflits qui agitaient l’Afrique dans cette trouble fin des années 1970. J’ai eu alors ma première crise de confiance dans la Révolution. Je n’arrivais pas à avaler les arguments de Fidel Castro : « Cuba est un pays afro-latin […] nous avons une dette historique envers l’Afrique à cause de l’esclavage […] l’internationalisme socialiste nous engage là où l’impérialisme montre ses griffes» etc.
Je m’étais refusé à signer la demande de mise à disposition pour le combat internationaliste et, en tant que membre de la Jeunesse Communiste, on m’avait convoqué pour explication. Je me suis justifié comme j’ai pu. Publiquement, je me suis racheté une virginité en faisant don d’un mois de salaire aux Milicias de Tropas Territoriales, une milice parfaitement encadrée, censée assurer la défense du pays de l’invasion états-unienne donnée pour imminente et qui, bien entendu, ne s’est jamais produite. Mais en privé je ne m’en suis sorti qu’avec cette histoire de lucioles et de grillons engagés dans un combat dont le seul gagnant était un rapace manipulateur qui convoitait la grande et lumineuse rose des lucioles.
Bien évidemment, je n’étais pas conscient de la fonction cathartique de mon conte et je ne l’ai découverte, encore une fois, qu’en rédigeant ces lignes! Mais, je le répète, c’était la première fois que je m’impliquais dans l’un de mes récits… et ceci donna à mon écriture les ailes que lui avaient tant manquées jusqu’alors.
Sur le même modèle, j’ai conçu six autres contes et composé un petit livre, en fait des fables écologiques, qui devint mon deuxième livre, publié à Santiago de Cuba en 1987 et repris au Mexique, en 2004, sous le titre La lechuza me contó /Ce que la chouette m’a conté. Un fois de plus, la critique et mes collègues les plus renommés en ont fait peu de cas. Quelle qu’ait pu être la qualité de mes premiers ouvrages, on ne les jugeait pas avec impartialité car, j’avais agacé beaucoup de monde avec mon travail de critique extrêmement exigeant. Et puis, je n’étais pas dans la ligne : ni dans la ligne officielle de littérature plutôt utilitaire, ni dans la ligne disons parallèle, de littérature plutôt esthétisante.
Une des Illustrations que j’ai conçu pour l’édition basque de La lechuza me contó. 
 
Heureux celui qui entreprend un beau voyage
Mon troisième livre paraît quatre ans plus tard, mais pas à Cuba et même pas en espagnol, mais au Brésil, en traduction portugaise. J’avais quitté Cuba pour rejoindre ma nouvelle épouse, de nationalisé française mais résidant à Rio de Janeiro. La version définitive de ce livre, Los cuentos del mago y el mago del cuento/Les contes du magicien et le magicien du conte ne paraîtra qu’en 1995 à Madrid.
A l’époque je venais de m’installer en France, après deux ans au Brésil et trois au Danemark.  Avant de boucler à nouveau les valises, cette fois-ci en direction de l’Argentine, j’ai publié deux nouveaux livres en Espagne ; mes premiers romans depuis 1983. Vuela, Ertico, vuela / Envole-toi Ertico et Aventuras de Rosa de los Vientos y Perico de los Palotes ont en commun le travail sur l’écriture et le registre fantastico-poétique.  Tous deux ont eu d’excellentes critiques et le dernier a même été indiqué par la Bibliothèque internationale de la jeunesse, qui siège à Munich, comme l’un des meilleurs livres pour la jeunesse publiés dans le monde dans une année donnée. Sous le titre Les aventuriers du cerf-volant,  il devint mon premier livre traduit en France en 1998. Suivirent deux autres titres français, toujours chez Hachette : Cuba destination trésor [4]en 2000 et Malicia Horribla Pouah, la pire des sorcières[5] en 2001.
Malgré l’excellent accueil réservé au premier titre -un roman d’aventure qui raconte le Cuba de nos jours, avec ses joies et ses tristesses- lequel obtint le prix de la Ville de Cherbourg et arriva finaliste du Prix de jeunes lecteurs, les trois romans que j’ai publiés chez Hachette eurent le triste sort que réserve cette vaste usine à livres, n’être que le combustible pour la branche Distribution. Ils ont été sortis de catalogue plus ou moins précocement.
 
A Buenos Aires je suis resté quatre ans et demi. Je m’y suis beaucoup investi dans l’Association Argentine de Littérature pour la Jeunesse (ALIJA) et j’y ai laissé quatre livres, dont mon premier essai sur le livre pour la jeunesse : La literatura infantil : Un oficio de centauros y sirenas / La littérature pour la jeunesse : Un métier pour des centaures et des sirènes et mon premier album pour les tout-petits, La Nube/ Le nuage. Je n’étais pas tout à fait de retour en France lorsque parut en Guyane La légende de Taïta Osongo[6], qui est peut-être mon ouvrage le plus ambitieux, par son écriture poétique et par son sujet : l’esclavage, le trafic d’esclaves et le racisme que j’aborde à travers d’un récit d’amour, d’aventures et de magie tout en respectant la vérité historique. La légende… est une métaphore de la constitution du peuple cubain et aussi une réinvention de l’histoire de ma famille.
                              
Actuellement ma bibliographie se compose d’une vingtaine de titres que je ne vais pas détailler. Mais en 2004 j’ai publié un deuxième livre important pour plusieurs raisons : Pájaros en la cabeza /Des oiseaux dans la tête  a aussi été intégré par la Bibliothèque Internationale de la Jeunesse dans sa sélection annuelle de des meilleurs livres publiés dans le monde, « The White Ravens », mais en plus il inaugure ma collaboration avec le meilleur éditeur d’albums en Espagne, collaboration qui m’a permis de voir certains de mes livres magnifiquement illustrés et traduits jusqu’en sept langues, le coréen et l’anglais compris. Cette maison d’édition, dont je vous conseille de retenir le nom –difficile à prononcer mais aussi à confondre, Kalandraka– a donc publié mes albums Pájaros en la cabeza,   
El paraguas amarillo /Le parapluie jaune (aucun d’entre eux, ne me demandez pas pourquoi, n’a trouvé preneur en France) et nous avons commencé une série de contes pour les tout-petits, la série « Gatito /Petit Chat » joliment illustrés par Constanze von Kitzing.


 
 
 Les autres livres que j’ai publié en France sont : La chanson du château de sable, le seul d’entre mes cinq titres en tant qu’auteur-illustrateur édité en français ; L’oiseau-livre /El pájaro libro, qui est une sorte de conte philosophique, une fable sur la lecture et sur les rapports entre l’auteur et ses lecteurs et Petit Chat Noir a peur du soir, un album pour les tout-petits avec un chat comme héros, n’ayant cependant rien à voir avec la série « Gatito » que je publie chez Kalandraka. Petit Chat Noir a peur du soir est en fait le premier conte que j’ai écrit directement en français. A l’origine c’était une lettre que j’ai envoyé à trois enfants de la France profonde après la visite qu’ils nous ont faite à Copenhague. Ce texte, simple et poétique, a été préféré par Bayard à plusieurs autres déjà publiés en Espagne et ailleurs.

A cette date, mes derniers ouvrages sont deux romans publiés en Amérique Latine : El secreto del colmillo dorado, polar pour pré-adolescents qui n’est que la nouvelle version de mon premier livre, et Concierto n°7 para violín y brujas, roman fantastique dont le style est proche de celui de La légende de Taïta Osongo, ce qui explique sa parution chez le même éditeur mexicain.
Je reviens ainsi au roman, après cinq années pendant lesquels je n’ai publié que des contes. Dans les deux ouvrages je retrouve également L’Amérique Latine comme cadre de l’histoire et je ne peux que m’en réjouir. En plus, si le premier livre n’a toujours pas d’édition cubaine en vue, le deuxième y paraîtra en 2015.
Cela va vous étonner, mais il n’est pas facile de publier dans son pays pour un Cubain expatrié, même si, c’est mon cas, il garde des rapports étroits avec son pays et sa carte de membre de l’Union des écrivains. Les responsables  culturels de mon île déclarent souvent « nous sommes tous des écrivains cubains », mais il m’a fallu beaucoup de persévérance pour les trois livres et les quelques contes en anthologies que constituent ma bibliographie cubaine postérieure à 1989. Si dans les très difficiles années 1990 la rareté d’éditions rendait la chose compréhensible, ce n’est plus le cas aujourd’hui. De nombreux auteurs étrangers –et pas nécessairement des figures indispensables– sont édités chaque année dans mon pays.

 Paris, le 25 juillet 2013

(avec mes remerciements pour les corrections de Joëlle Naïm)

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages divers :

Alonso, Dora : Aventuras de Guille (En busca de la gaviota negra). Editora Juvenil. La Havane, 1966. Ill. : Raimundo García.

Gaidar, Arkadi : Historia del secreto militar, del muchachote machote y de su firme palabra / Histoire du secret militaire, du garçonnet bien macho et de sa parole fermement tenue. Editions de l’Agence de Presse Novosti. Moscou, 1978.

____________ : Timur y su pandilla / Timur et sa brigade. Editorial Progreso. Moscou, non daté (l’exemplaire que je possède actuellement –édition semblable à celle que j’ai eu, lu et relu, a été » dédicacé à Jorgiño par sa grand-mère, à Montevidéo le 8 mai en 1966).

Martí, José : La Edad de Oro. New York, juillet-octobre de 1889. Edition de référence: Centro de Estudios Martianos y Editorial Letras Cubanas. La Havane, 1979 (édition facsimilé). 

__________: L’âge d’Or (numéros 1 et 2). Atelier du Tilde. Lyon, 2012.

DD.AA. : Granma: proa a la historia / Granma, avec l’histoire en proue. Gente Nueva. La Havane, 1975. Textes et dessins d’enfants.

_______ : Navidades para un niño cubano/Noël pour un enfant cubain. Ministère d’Education. La Havane, 15 décembre 1959. Compilation : Marta Arjona et Rosario Antuna. Ill. : René Portocarrero.

_______ : ¿Por qué la Revolución Cubana ? La verdadera historia de la dictadura de Fulgencio Batista /Pourquoi la révolution cubaine? La véritable histoire de la dictature de Fulgencio Batista. Editorial Capitán San Luis. La Havane, 2010. Sélection et organisation de textes et photos par Juan Carlos  Rodríguez de la Cruz.

_______ : Tipos y costumbres de la Isla de Cuba/Types et mœurs de l’île de Cuba. Biblioteca Nacional de Cuba. La Havane, 2010 (Raros y Valiosos, collection facsimilaire). Divers auteurs. Illustrations : Victor Patricio de Landaluze.
 



[1] En fait, l’île de Cuba n’est qu’une partie de la République de ce nom, laquelle est composée également par l’Ile de la Jeunesse (qui avec ses 2.419 km² double en surface La Martinique) et 1600 îlots de taille diverse. Avec 105 000km², l’île de Cuba est largement la plus vaste de la Caraïbe et, bien sûr, de l’Amérique Latine, mais encore la 10ème île la plus étendue de la planète.
[2] Je traduis les titres des ouvrages qui n’ont pas été publiés en français dans l’intention de donner une vague idée de son contenu, style ou intention. En fait, peu de classiques et de livres pour la jeunesse cubains ont été traduits en français.
[3] On ne peut pas encore les dire Cubains, car la République de Cuba ne fut fondée que le 20 mai 1902, après deux guerres contre l’Espagne (1868-78 et 1895-98) et trois ans d’occupation états-unienne qui s’immisça dans le processus de décolonisation sous le prétexte de protéger ses citoyens et ses intérêts dans l’île.
[4] Sous le titre Mi tesoro te espera en Cuba, il paraît en espagnol en 2002, en Argentine, et en 2008, en Espagne.
[5] Paru presque au même temps dans une édition espagnole bien plus soigné sous le titre La tremenda bruja de La Habana Vieja.
[6] Encore une fois la version originale, en espagnol, a été devancée par la française. La première édition en espagnol fut publiée au Mexique en 2006, suivie de celles de Cuba (2010) et Argentine (2013). Il existe aussi une traduction portugaise (Brésil, 2007).




 
 

 

 


 
 

 
 

Autour de mes livres, de la lecture, l'écriture, l'illustration

Autour de mes livres, de la lecture, l'écriture, l'illustration
je rencontre des enfants Français, Cubains, Espagnols, Colombiens, Guyanais, Argentins, Brésiliens...

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Auteur pour la jeunesse je le suis depuis presque toujours, car avant de les écrire pour de bon, je me racontais moi-même des histoires, puis je les ai racontés a ma sœur, mon frère, mes amis... J’ai publié mon premier texte et mon premier dessin à 19 ans et en 1983, mon premier livre. Six ans après j'ai quitté Cuba. C'était quelques mois avant la chute du Mur de Berlin. Arrivé en France en septembre 1994, après avoir vécu deux ans au Brésil et trois au Danemark, je suis reparti pour quatre ans et demie en Argentine. Depuis 2004, mes racines s'enfoncent sur le sol parisien. J'y écris mes romans toujours en espagnol, mais les contes et histoires me viennent de plus en plus souvent en français. Mes thèmes sont liés à Cuba, mais pas seulement car j’ai une écriture et des sujets « universels ». Même si plusieurs de mes livres sont parus en français (en portugais et même en basque) avant d'être publiés en espagnol, je compte presque une trentaine de titres publiés à Cuba, en Espagne, en Argentine, au Mexique, en Colombie... contre sept seulement en français. Je suis un métis culturel accompli en ce qui concerne la langue, les références vitales, les formes littéraires, les repères culturels ou politiques. C’est aussi par métissage que j’illustre de temps en temps mes livres. Ayant pratiqué le journalisme littéraire et les animations très tôt, c’est naturellement que je trouve dans ces dernières formes d’activité et de rencontre de l’autre, le même plaisir créateur que dans la production de mes fictions.

un auteur multiculturelle dans la classe

un auteur multiculturelle dans la classe
version de l'article d'Anne Marie Latapie publié dans InterCDI in Intercdi n°226 n° spécial 2010

atelier d'écriture, l'opinion d'un enseignant


Le 18 décembre 2008, la classe de 6e 2 a accueilli Joel Franz Rosell, écrivain partenaire de Voyages en ville. L'auteur n'était pas exactement un inconnu, puisque les élèves avaient lu son roman Cuba, destination trésor. Ce roman d'aventure, qui raconte la passionnante découverte d'un double trésor à Cuba par une fillette espagnole, a plu à l'ensemble de la classe. Certains élèves ont d'ailleurs obtenu une excellente note au contrôle de lecture rendu le matin même.

Cette fois pourtant, c'est physiquement que M. Rosell s'est présenté devant eux, rejoint un peu plus tard par Mme Caveng, notre ex-documentaliste, qui a exercé toute sa carrière entourée par la littérature pour la jeunesse. Nous n'avions pas prévu une intervention extrêmement structurée ni précise, afin de permettre des échanges aussi spontanés que possible. Seuls trois axes étaient au programme : le métier d'écrivain et l'écriture romanesque, le roman Cuba, destination trésor, enfin des conseils et échanges autour des nouvelles que les élèves vont écrire (dans le cadre du projet Voyages en ville).

M. Rosell nous a d'abord évoqué avec précision et enthousiasme ses premières activités d'écriture vers l'âge de 11 ans, puis ses débuts d'écrivain et la réalité de ce métier. Son jeune public a pu se rendre compte que le métier d'écrivain ne se limite pas à l'écriture, mais comporte des aspects pratiques parfois compliqués, tels que la prise en compte des impératifs de l'édition... La classe a constaté qu'entre la plume de l'écrivain et les rayons des librairies, une œuvre traverse un parcours bien compliqué!

Les élèves ont pu avoir sous les yeux ses premiers essais romanesques, rédigés et illustrés sur un cahier d'écolier, en 1967. La lecture du texte en espagnol n'était guère accessible aux élèves, mais ils ont apprécié l'expressivité des illustrations colorées (de la main même de l’auteur alors un enfant).

Notre auteur a ensuite apporté des précisions sur les techniques d'écriture romanesque. Son public a pu comprendre que l'écriture d'un roman est un exercice de longue haleine, qui exige beaucoup de temps, de réflexion et de précision. Il a en effet expliqué que les faits essentiels d'un roman doivent y trouver leur justification, amorcée parfois bien avant leur conséquence sur l'intrigue. Il a expliqué que même lorsque les grandes lignes sont parfaitement établies et rédigées, il est fréquent de devoir modifier tel ou tel événement de façon à ce qu'il s'intègre plus naturellement dans l'intrigue. D'ailleurs, M. Rosell a exposé à son jeune public que la construction même de l'intrigue doit être minutieuse, comporter des rebondissements et des obstacles auxquels le lecteur puisse adhérer. Quant aux personnages, il leur a expliqué qu'ils doivent offrir un certain réalisme, et jouer un rôle qui s'articule précisément autour de peripeties de l'histoire, étant notamment aides ou opposants.

L'intérêt des explications de notre auteur est d'avoir pu les illustrés par son expérience confirmée et des exemples précis empruntés à son roman, que les élèves connaissent bien. Ainsi, les retouches et corrections apparaissent parfois tardivement dans la rédaction du roman, et permettent d'améliorer le naturel de l'intrigue, nous a-t-il expliqué.

M. Rosell a précisé aux élèves que les sources d'inspiration sont nombreuses et relativement variées. La découverte du trésor du roman rappelle une découverte qu'il a faite lui-même dans son enfance, tandis que des aspects du collège où se déroule une partie de l'intrigue reflètent celui qu'il a lui-même fréquenté adolescent. Notre écrivain a aussi souligné l'importance de la vraisemblance historique qui réclame une connaissance relativement précise des faits, exigeant que l'écrivain se documente. Il nous a bien expliqué comment l'écriture d'un roman est un processus riche et généralement imprévisible, qui peut progresser de manière variable au gré des recherches et trouvailles, et prendre parfois beaucoup de temps, quelque soit la longueur du texte.

Dans un troisième temps, M. Rosell a exposé avec beaucoup de clarté à la classe les éléments fondamentaux de la technique narrative. (en préparation du travail d'écriture dans le cadre du projet Voyages en ville).

Les élèves ont pu se rendre compte qu'un cadre global établi à l'avance est indispensable à la réussite de l'écriture et romanesque. On doit préalablement définir l'identité des personnages clés, le lieu, et le temps. À ce propos, il distingue l'époque à laquelle se déroulent les faits de la durée de l'intrigue. On réfléchit ensuite à un problème (ou complot) que vont rencontrer les personnages principaux. Cela rappellera bien sûr aux élèves l'élément perturbateur des contes, qui leur est familier.

Concernant les techniques narratives, M. Rosell a insisté sur les différents points de vue, c'est-à-dire qui est le narrateur (personnage ou extérieur), et a évoqué différents styles d'écriture : mystérieuse, humoristique, exprimant un fort sentiment. Pour illustrer son propos, il s'est livré à une amusante improvisation très concrète, témoignant d'un savoir-faire confirmé.

Dans les grandes lignes, l'écriture d'une nouvelle ou d'un roman doit comporter trois étapes : la présentation, le noyau, la fin, c'est-à-dire la chute, ou encore solution.

Notre écrivain a rappelé qu'il est bon de varier les types d'écriture, et d'alterner narration, description du dialogue.

Ainsi s'est terminée la séance, et j'ai bien l'impression, à voir l'attention des élèves et leurs réactions, qu'ils n'ont pas vu le temps passer. Encore une fois, nous pensons que les photos prises lors de cette intervention le montreront tout aussi bien que les mots !

Vincent Goguel

professeur de français

Collège Raoul Dufy. Le Havre


Rencontre avec Joël Franz Rosell, écrivain cubain

« Je n'écris pas pour me comprendre mais pour comprendre les autres »

Lors d'une signature dans une librairie parisienne il y a une dizaine d'années, j'ai rencontré avec une collègue professeur d'espagnol, l'écrivain cubain Joël Franz Rosell. Il se montre très soucieux de son public et du message qu'il fait passer et nous comprenons tout de suite l'intérêt que auraient nos élèves à rencontrer un tel écrivain.

Même s'il a gardé un accent chantant d'Amérique du Sud, il maîtrise parfaitement la langue française, au point de débattre à propos d'un mot employé par ses traducteurs!

Depuis 2001, Joël Franz Rosell rencontre les élèves avec des collègues de français et d'espagnol au CDI et ce de la 6ème au BTS..

Qui est Joël Franz Rosell?

Né en 1954 à Cuba, licencié en Langue et Littérature Hispaniques en 1979, il travaille d'abord comme animateur littéraire pour le Ministère de la Culture de Cuba et aussi comme enseignant, bibliothécaire et auteur de programmes pour la radio cubaine.

Après avoir beaucoup voyagé et résidé au Brésil, au Danemark, en Argentine, il s'installe à Paris et travaille comme journaliste à Radio France International et professeur à l'Université de Marne la Vallée. Depuis 2004 il se consacre entièrement à son travail d'écrivain, illustrateur et animateur littéraire.

Auteur aujourd'hui d'une vingtaine d'ouvrages pour la jeunesse, dont six ont été publiés en français, il a également illustré quatre livres et fait connaître plus d'une centaine d'articles et essais, la plus part sur le livre pour la jeunesse et les échanges culturels.



Rencontre avec les élèves

De la 6ème au BTS, il rencontre régulièrement ses lecteurs en classe de français ou d'espagnol. La préparation de la rencontre s'organise entre documentalistes et professeurs de la discipline avec une présentation de ses différents livres, un travail à partir d'un thème (qu'est ce qu'écrire? Cuba, hier et aujourd'hui? Esclavage et métissage... Quelle place pour la réalité et l'imaginaire dans l'oeuvre littéraire?...). Après avoir lu un ou plusieurs de ses ouvrages, les élèves sont tous surpris qu'un auteur soit « vivant et ne figure pas dans le dictionnaire » (en fait Joel Franz Rosell figure dans plusieurs dictionnaires d'auteurs espagnols et latino-américains mais ça ses jeunes lecteurs français ne le savent pas!).


Les questions sont variées:

- Pourquoi écrivez vous et depuis quand ?

« J'écris depuis presque toujours. D'abord dans ma tête, parce au Cuba du début des années 60 rares étaient les livres pour la jeunesse et je imaginais les livres que je ne pouvais pas trouver. Plus tard, j'ai écrit en dessinant: je rendais plus amusant le cahier de Math grâce aux aventures de « Super Poitrine », un super-héros calqué sur Superman qui avait par archi ennemi un... professeur de mathématique en style savant fou. J'ai commencé à écrire pour de bon à 12 ans: des petits romans qui ressemblaient aux histoires que j'avais découvert dans la bibliothèque municipale: Tintin, Club de cinq, Fifi Brin d'acier... »

Un jour il se fait voler en classe de sport un livre de Jules Verne qu'il avait emprunté et il n'ose pas l'avouer aux bibliothécaires. A cette époque, il écrit plus qu'il ne lit car il a un public... peu nombreux mais exigeant: un frère, une sœur et des amis qui lui demandent des nouvelles des héros qu'il a créé: des aventuriers cubains, français ou ressortissants des « pays frères » la Roumanie communiste, l'Allemagne de l'Est... A travers ces petits romans maladroits Joel Franz Rosell parcourt le monde... et plus si affinité: en effet, à l'instar de son modèle Tintin, il expédie l'un de ses héros à l'espace. La Lune est déjà prise? Qu'à cela ne tienne: il envoie son Trentin, son chien Siré, son capitaine Bischop et son professeur fantasque à la planète Mars!

A 19 ans, Rosell rejoint l'atelier littéraire de l'Université Central et se résout à devenir un vrai écrivain. Il détruit les 54 romans de ses débuts (ne préservant que quelques manuscrits qui enchantent les enfants et adultes qui le rencontrent dans écoles et autre salons du livre). Il décide de n'écrire que ce qu'il connaît bien et s'acharne a peaufiner son style. Mais il n'abandonne pour autant le jeune publique... Pour ne pas perdre totalement l'enfance?

« Comme tout écrivain, j'écris d'abord pour moi-même: pour lire tout ce que je ne pourrai jamais vivre, pour aller là où je ne pourrai jamais me rendre, pour connaître des gens que je ne rencontrerai jamais... J'avais 4 ans lorsque mes parents ont décidé de réinstaller la famille dans une autre ville. Pendant le déménagement mon frère et moi avons perdu la collection de comics que nous commencions à peine à déchiffrer. Les comics américains étant interdits par le nouveau régime communiste, la perte était irrémédiable. Je crois que c'est alors que j'ai décidé de devenir écrivain: pour que plus jamais on puisse me priver d'histoires!».

- Pourquoi écrivez vous sur Cuba?

« A Cuba, dans les années 70, le régime communiste voulait que les écrivains se mettent au service de la Révolution. On devait refléter le monde de l'ouvrier, prêcher le nouveau modèle socioéconomique. Mais je n'arrivait même pas à refléter le monde des enfants cubains! Je commençait le récit réaliste que l'on attendait de moi... et ça ne tardait pas à devenir une histoire de mystère, de magie ou d'aventure.

En fait, tant que j'y ai vécu, je n'ai jamais réussi à écrire sur Cuba. Le primer livre que j'ai publié était un polar qui s'insérait dans des faits d'actualité, mais mon histoire se déroulait dans une ville qui n'existe pas à Cuba. J'ai gommé tout ce qui me déplaisait dans la réalité cubaine de l'époque et les critiques m'ont reproché mon manque de vraisemblance. Dans mon deuxième livre il était question du temps avant les hommes et à peine quelques animaux et plantes évoquaient vaguement le cadre cubain... Par contre, dès que j'ai quitté Cuba, j'ai eu le besoin de faire venir à moi le terroir perdu.»

C'est en arrivant au Brésil que Joel Franz Rosell écrit Cuba, destination trésor, un roman qu'il va retravailler pendant dix ans, cherchant à fixer la changeante réalité du Cuba d'après la chute du Mur. Le roman, publié en langue française en 2000 (deux ans avant la première édition en espagnol), réussi à rendre accessible aux enfants d'autres pays les singularités politiques, sociales et économiques de cette île hors norme. L'année suivante il fait paraître Malicia Horribla Pouah, la pire des sorcières. Ce titre drolatique cache un portrait amusé de la capitale cubaine, même si ce n'est pas le but du livre.

« Ce n'est pas que la réalité ne m'intéresse pas, mais je crois pouvoir mieux saisir la vérité profonde des choses avec une distance « technique »: le fantastique, l'aventure, la parodie. »



C'est pourquoi des nombreux livres de Joel Franz Rosell n'ont pas Cuba pour cadre. C'est le cas du premier à être traduit en France (Les aventuriers du cerf-volant se déroule dans un monde imaginaire dont les souverains, pourtant, font penser à un certain Fidel Castro...). C'est plus vrai encore pour son album L'Oiseau-lire, une très belle fable sur la lecture, sur le besoin de tout auteur de rencontrer ses lecteurs, sur la lutte de chacun, les livres aussi, d'accomplir leur rêve.

Ce genre, le conte philosophique, abonde dans des ouvrages pas encore traduits comme Pájaros en la cabeza ou Los cuentos del mago y el mago del cuento, qui font les délices des élèves d'espagnol. Ces textes se prêtent très bien pour les étudiants de langue étrangère car il sont brefs et possèdent la simplicité de contes pour enfants... avec un fond bien sérieux, qui fait réfléchir aussi bien le jeune que l'adulte.



- Écrivez-vous sur les pays que vous visitez?

« Comme je disais auparavant, je crains ne pas voir l'essentiel de la réalité. C'est peut-être la faute de mon imagination qui envahie tout... Pourtant, je suis très ouverts aux autres cultures, à l'Histoire, aux problèmes des pays que je visite... et encore plus lorsque j'y reste un peu.

J'ai vécu longtemps en France et pas mal au Danemark, en Argentine, en Espagne. Ces pays ont nourri ma sensibilité, mon expérience vitale, ma culture. Comment pourraient-ils être absents du fond et de la forme de mes écrits?

Je donnerai un exemple assez claire: la première version de La chanson du château de sable je l'ai écrit en 1988, peu avant quitter Cuba. Je l'ai publié au Brésil et Espagne sans y changer grande chose. Mais pour la version 2007, j'ai procédé à une modification très importante: pas au niveau du texte, qui n'a connu que les changement qui découlaient de la langue française, puisque je l'ai traduit moi-même. C'est par les illustrations que j'ai donné une nouvelle signification au récit: J'ai dessiné une plage tropicale et mes héros sont devenus un homme noir et son fils métis (la mère n'apparaît pas dans l'histoire, mais elle y est représentée par la princesse Coquillage, qui a des traits européens). Je cherchais de cette façon à m'approcher des enfants de la Caraïbe que j'allais avoir comme premiers lecteurs (le livre a été édité en Guyane par le plus grand éditeur de la région). Au même temps, je retrouvais ainsi les qui m'entouraient dans la plage de Santiago de Cuba (la région la plus métissée de mon pays) où j'ai imaginé l'histoire en 1983.

Au même temps, c'est mon expérience française et même celle de mon quartier multi-ethnique du nord de Paris ce que m'a fait remarquer que la plus part des albums français ayant pour héros des enfants « de couleur » tendent à abordent des sujets « spécifiques »: la question raciale, la nature exotique, la pauvreté, la famille nombreuse, le village et son conteur attitré... Dans ces albums on trouve rarement des sujets qui sont communes aux enfants de toute la planète: être jaloux d'un petit frère ou pas gentil avec sa petite sœur, avoir peur de l'obscurité, faire pipi au lit... La chanson du château de sable ne raconte rien qui ressemble à tout cela: j'y parle d'un enfant qui ne comprend pas pourquoi ses châteaux de sable ne restent pas sur la plage et de ce que son père que lui répond.

Et je ne me suis point inspiré de fable, légende ou conte de tradition orale quelconque! J'ai tout simplement voulu ouvrir mes lecteurs du Nord à une autre vision des enfants du Sud, et inviter mes lecteurs du Sud à avoir une autre vision d'eux mêmes.



-Faites vous un brouillon? Écrivez-vous sur l'ordinateur? Combien de temps met-on à écrire un livre? Gagne-t-on beaucoup d'argent?



« Chaque écrivain à sa façon personnelle de travailler et même chaque livre exige une façon spécifique d'être écrit. Je ne fais de brouillons que pour les illustrations (que je fais à la main: crayon suivi de feutre fin pour les lignes, puis gouache ou acrylique pour la couleur). Par contre, je corrige ENORMEMENT mes textes. Je corrige même les livres déjà publiés, que je relis de temps en temps. Ce n'est pas que j'aime particulièrement me relire et encore moins que j'aie du temps à perdre; cela sert à éviter de commettre les mêmes erreurs dans des livres à venir, à améliorer le livre au cas où (c'est très rare) son éditeur en voudrait introduire ces améliorations dans une deuxième édition. Ça m'a d'ailleurs servi pour des nouvelles versions dans la même langue ou pour préparer des traductions. Je prends aussi plein de notes: ma tête travaille tout le temps et pendant très longtemps (parfois dix ans, comme pour Cuba, destination trésor, ou dix-huit ans comme pour La légende de taïta Osongo ou L'Oiseau-lire!). Je fais mûrir les projets les plus variés dans ma tête: des contes, des romans réalistes ou fantastiques, des articles, des bandes dessinées...

J'ai commencé à écrire au crayon sur des cahier scolaires, puis je suis passé au stylo-bille (plus rapide). Lorsque j'ai commencé à vouloir publier mon travail, je recopiais mes manuscrits, une fois finis, à la machine. Jusqu'en 1988 j'ai utilisé des machines mécaniques d'époques et qualité diverses (la première était une Underwood aussi imposante qu'un petit piano!). Puis j'ai eu des belles machines électroniques et, enfin, mon premier ordinateur. Le premier livre que j'ai entièrement écrit à l'ordinateur c'est Les aventuriers du cerf-volant. C'est pourquoi ce livre marque, en 1993, le début d'une nouvelle étape de ma carrière littéraire: avec l'ordinateur, mes doigts écrivaient enfin presque aussi vite que ma tête et cela m'a donné la liberté créatrice dont j'avais tellement rêvé. »

Mais il y a eu autre chose, et cela a beaucoup à voir avec l'ouverture culturelle: Joel Franz Rosell habitait alors au Danemark et raconte qu'il essayait d'apprendre le danois au même temps qu'il se servait de l'anglais dans la vie quotidienne. En plus, lui et son épouse venaient de prendre la décision d'abandonner le portugais, qu'ils utilisaient depuis leur rencontre trois ans plus tôt, mais que n'était ni la langue de l'un ni de l'autre, pour le français.

« Dans ce melting-pot linguistique, l'espagnol n'était presque que ma langue d'écriture et j'ai commencé à la regarder comme quelque chose d'extérieur et pourtant propre. Le fait de vivre entouré d'autres cultures et plongé dans d'autres langues m'a permit de me réapproprier ma langue maternelle: j'ai appris à connaître sa véritable mécanique, à jouer avec elle, à la réinventer.

Cela a révolutionné son mode d'écriture, sans pour autant rendre celui-ci plus « rentable »...

« Un écrivant n'est jamais payé pour le travaille qu'il fait, mais reçoit à peine un tout petit pourcentage de l'exploitation commerciale qui fait du produit de son travail cette indispensable intermédiaire culturel-marchand qu'est l'éditeur. Je veux dire par là que, par exemple, le salaire d'un conducteur de bus est calculé sur le service qu'il rend pendant chaque heure au volant, tandis que l'écrivant, lui, n'a pas de salaire et peu importe le temps inverti dans la fabrication de son ouvrage ou la qualité finale de celui-ci. Il travaille sans avoir la moindre idée du résultat et du temps à la tâche et seulement une fois achevée celle-la, il doit trouver l'éditeur qui multipliera le manuscrit dans un certain nombre d'exemplaires et lui donnera, seulement bien de mois après les avoir vendu (s'il en vend) 4, 6 ou très exceptionnellement 10% du prix de vente. Bref, comme il y a des dizaines de milliers de nouveaux titres et des millions d'exemplaires chaque année, et comme les lecteurs ont maintenant beaucoup d'autres moyens de s'instruire et divertir (avec plein de ravissants petits appareils électroniques), rares sont les écrivains qui gagnent beaucoup d'argent. Un écrivain que vous n'aurez jamais vu à la télé, est certainement un écrivain qui gagne peu d'argent. Et des écrivains à la télé, vous en avez vu souvent, vous?

-Alors... pourquoi écrivez-vous (et oui, à ce moment de la rencontre, les élèves reposent cette question)...?

« Je n'écris pas pour en vivre, je vis pour écrire. Je ne veux pas dire que si je n'écrivais pas je n'aurais aucune raison de vivre (cela sonne trop solennel et ce n'est pas très original), mais j'avoue ne pas pouvoir imaginer ma vie sans la littérature.

Écrire me permets comprendre le monde et c'est aussi ma façon d'agir. Je ne prétends pas changer le monde avec mes livres... Mais les lecteurs changent pendant qu'ils lisent, et c'est tellement merveilleux d'être quelqu'un d'autre, de n'être pendant un certain temps soi-même...! Ne vaut-t-il pas cela quelques sacrifices, y compris celui de ne pas être très riche?

Écrire c'est comme lire, mais en mieux (je ne sais pas qui a prononcé cette phrase magnifique).

Je n'écris pas pour me comprendre, mais pour comprendre les autres... en prenant un peu leur place lorsque j'écris leur histoire, par exemple. Mais il m'est aussi arrivé de mieux me connaître grâce à l'écriture d'un livre...

On savait bien que Joel Franz Rosell ne manquerait pas d'évoquer La légende de Taïta Osongo. C'est son meilleure livre. Pas seulement parce qu'il est superbement écrit, mais parce qu'il lui a permit de plonger dans ses origines afro-cubaines, que sont aussi ceux du peuple cubain.

« J'allais avoir 29 ans et j'étais encore un gamin. Parce que je ne savais pas qui j'étais, parce que je ne connaissais pas ma famille et parce que j'ignorais l'essence profonde de mon pays. Je venais de me marier et ma première femme habitais à Santiago de Cuba. A différence de la moitié ouest de mon île, la partie que seule je connaissais, à l'Ouest les noirs et les métis sont majoritaires et l'on comprend que Cuba appartient au même monde que Haïti, la Guadeloupe ou la Martinique. Cette réalité m'a inspiré l'histoire d'un amour impossible entre une fille blanche, riche et un garçon noire, esclave. J'écrivais, sans me rendre compte, une histoire très proche de celle de ma grande-mère: une métisse que n'a pas épousé le père de ses enfants. En écrivant La légende de Taïta Osongo j'ai déterré l'histoire de ma famille, mais j'ai aussi j'ai assumé que moi-même je suis un « sang-mêlé » et j'ai résumé l'histoire de Cuba: un pays qui se voit blanc et qui n'a pas entièrement libéré la partie noire de son être.

J'ai écris cette histoire en 1983 et j'ai même eu un prix qu'aurait dû me permettre sa publication immédiate. Mais je n'étais pas satisfait du résultat: j'avais puisé dans le passé de ma famille, de mon pays et dans mes propres contradictions, j'avais utilisé des éléments de la plus vieille culture cubaine, de la littérature contemporaine et même la structure d'un très vieux conte russe! L'amalgame n'était pas parfaite, et plus je me rendais compte de l'importance du sujet, plus je me disait qu'il devait revêtir une forme littéraire soignée.

J'ai mis 18 ans à trouver cette forme et c'est alors seulement que j'ai publié le livre. C'était en Guyane, en 2004. Une première édition en espagnol a vu la lumière au Mexique en 2006, mais ce n'est que l'année prochain que mes compatriotes auront le droit à leur propre édition.

Quand je dis que Cuba a du mal à se reconnaître métisse et héritière d'une société esclavagiste... »



Les objectifs pédagogiques :

- lire d'une ou plusieurs œuvres intégrales

- favoriser les échanges d'idées et s'écouter

- argumenter pour mieux se comprendre

- motiver les élèves, susciter le goût de lire et écrire

- familiariser l'élève avec l'univers de l'écrivain (son œuvre, sa culture d'origine, les temps et lieux de sa vie: Cuba, années 60, 70, 80; Brésil, Danemark années 90, la Caraïbe au temps de l'esclavage; Cuba après la chute du Mur: de 1993 à nos jours).

- réaliser qu'une œuvre est le fruit d'une réflexion, d'une ouverture au monde, d'une sensibilité, d'un travaille d'écriture intense, prolongé et autocritique, ainsi que des nombreuses lectures.

Projets de l'écrivain avec les enseignants-documentaliste et professeurs de discipline

Nous retravaillons avec lui ses interventions auprès des élèves et en nous fondant sur des projets qu'il avait déjà développé avec plusieurs établissements (y compris à l'étranger), et sur des formations qu'il a menée en 2009 et en 2010 avec des enseignants de langues à l'IUFM de Rouen.

Mise en place d'ateliers d'écriture en classe d'espagnol

Joël Franz Rosell proposa pour la première fois des ateliers d'écriture au lycée français de Buenos-Aires en Argentine, en 2001. Cette expérience permit à des élèves de CM2 et de 6ème bilingues (Français/Espagnol) d'écrire dans la langue qu'ils apprenaient et d'être initiés, grâce au travail proposé par l'écrivain, au travail d'écriture : choix de l'histoire, des personnages, construction des la narration et les dialogues. Il a mené des expériences semblables, en espagnol ou en français aux lycées français de Munich, Bilbao et Danemark.

Inscrits dans un projet de 4 séances, ces ateliers effectués en collaboration avec l'enseignant documentaliste et l'enseignant de discipline suscitent l'investissement des élèves et contribuent à diversifier les pratiques pédagogiques.

Utilisation de livres pour la jeunesse dans l'apprentissage d'une langue étrangère

Afin de compléter l'étude de textes et extraits d'œuvres proposés dans les manuels scolaires, Joël Franz Rosell nous propose de faire aussi travailler les élèves un peu plus longue et profondement sur des œuvres complètes courtes et adaptées au niveau de la classe. La littérature jeunesse permet d'exploiter des livres « qui n'ont pas d'âge » avec des activités variées et créatives pour des élèves qui peuvent réemployer les structures usuelles de l'œuvre, « écrire à la manière de... », compléter ou modifier des textes, travailler les champs linguistiques...



Avec ce travail complet sur l'étude d'une œuvre intégrale, proposée deux à trois fois dans l'année, l'élève accède au plaisir de lire un ouvrage littéraire entier, et se voit stimulé du fait de vérifier qu'il est capable de la faire dans la langue qu'il est en train d'apprendre; il exerce des compétences critiques par rapport à la littérature pour la jeunesse, et les thèmes abordés dans leurs lectures suscitent chez les élèves une curiosité, une envie d'aller plus loin grâce à des débats qui peuvent se développer en interaction avec des enseignants de plusieurs disciplines.

Contacts :

Joël Franz Rosell adhèrent à la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse :

www.la-charte.fr/

Un projet peut être monté avec la Maison des écrivains, de laquelle Rosell est également adhérent :

http://www.m-e-l.fe/

Vous pouvez aussi le joindre directement :

1 rue de l'Encheval

75019 PARIS

06 62 47 18 60

ajfrosell@yahoo.fr

bibliographie sélective:



- L'Oiseau-lire. - Belin. Paris, novembre 2009

-La Légende de Taïta Osongo - Ibis Rouge. Cayenne, 2004

-Cuba destination trésor - Hachette jeunesse. Paris, 2003

- Les Aventuriers du cerf-volant. - Hachette jeunesse. Paris, 1998

- Malicia Horribla Pouah, la pire des sorcières. - Hachette jeunesse. Paris, 2001

- Los cuentos del mago y el mago del cuento. - Ediciones de la Torre. Madrid, 1995

- Vuela, Ertico, Vuela, Ediciones SM. Madrid, 1997



Pour les plus jeunes:

- La Chanson du château de sable. - Ibis Rouge. Cayenne, 2007

- El pájaro libro. - Ediciones SM. Madrid, 2002

- Javi y los leones. - Edelvives. Zaragoza, 2003

-Pájaros en la cabeza. -Kalandraka. Pontevedra, 2004

-Don Agapito el apenado. -Kalandraka. Pontevedra, 2008



Pour les adultes :

- La Literatura infantil. Un oficio de centauros y sirenas. - Lugar Editorial, Buenos Aires, 2001

Les histoires écrites par Joël Franz Rosell se situent souvent entre la fable et la légende. Il mélange le réel et le fantastique, utilisant des jeux de mots, l'ironie, le langage poétique qui permet au lecteur de lire entre les lignes. Il « dit des choses qui vont plus loin que ce qu'il paraît »... Certains de ses livres sont plus réalistes et permettent connaître la réalité cubaine contemporaine, l'époque de l'esclavage dans la Caraïbe; abordant des problématiques diverses telles que la rencontre avec la différence, le racisme, l'écologie, la solitude, l'autoritarisme...

La rencontre avec l'auteur permet une véritable ouverture culturelle : « La littérature jeunesse doit être le reflet du monde dans lequel vit le jeune...et en même temps lui donner la possibilité de connaître d'autres mondes »

Originaire d'une culture d'Amérique Latine et grand connaisseur de l'ensemble de l'Amérique Latine, Joël Franz Rosell a aussi longuement vécu en Europe (France, Danemark, Espagne, Allemagne), il est aussi un spécialiste reconnu de la littérature pour la jeunesse en langue espagnole. Il nous permet d'en être les passeurs et médiateurs en nous appuyant sur ses livres.

Anne-Marie Latapie

Isabelle Devatine

professeures-documentaliste

Groupe scolaire Saint-Charles

Athis-Mons (91)




dessin de l'auteur

Nous avons tous une part d'ombre

Nous avons tous une part d'ombre

incompris!

incompris!